Quartett

Heiner Müller

Coproduction théâtre Georges Leygues de Villeneuve sur Lot et le Glob-théâtre de Bordeaux. Avec l’aide du théâtre des chimères. Production Compagnie le glob/Jean-Luc Ollivier. Création à Villeneuve/Lot en automne 2011.

Heiner Müller ne se saisit pas des textes du répertoire pour les adapter mais pour les faire exploser. Il le fait ici avec les Liaisons dangereuses de Laclos, pour explorer la mécanique des rapports entre les sexes. Comme un enfant qui ouvre un jouet il en fait jaillir les ressorts, et Merteuil, et Valmont, deviennent ces héros noirs qui mènent une danse de mort. Lutte amoureuse, érotique et verbale, la pièce entraîne vers la jouissance des mots qui simule celle des corps. La joute verbale se transforme en champ de bataille où les corps et les désirs s’épuisent.
Heiner Müller écrit un texte saisi par la fièvre, un chef-d’œuvre pareil à un diamant noir : tranchant, obscur, éblouissant, inusable.
Le jeu se déroule dans un espace mettant le spectateur au cœur du système, une chambre noire aux reflets hypnotiques, une boîte à images où les miroirs nous mentent.
Au plus près des acteurs.
Au plus près de la flamme.

 

Critiques

Texte F. Figeac. Villeneuve/Lot

Mise en pièces

Une chambre. Un texte. Les Lumières à l’épreuve du noir. La pièce est posée, ouverte, jupons retroussés. Nous sommes dans les marges.L’homme arrive. La chambre est pleine. Deux corps. Deux verbes aux aguets. Et tous les masques de la civilisation. Mais ces deux-là ont définitivement refusé d’échanger leur sauvagerie contre les mots des autres. Ici la politesse n’est que le fourreau du poignard. Ici la raison sert à aiguiser les muscles. La chair tout entière, une gueule.Lui mâchoire. Qui déchire, qui broie. Elle museau. Qui fouille, se faufile. Deux fauves. Ou deux proies aussi bien. Tous les deux entre chien et loup.
C’est un assaut qui se prépare.
La parole est un geste. La flatterie ouvre le bal. Chacun va danser contre l’autre désormais. Soudain la caresse se crispe. Une prise. Une feinte. Mais de fuite jamais. L’arlequin de la langue enchaîne les pirouettes.
La parole est un geste et il faut faire mouche. Les fauves roulent dans la sciure. Aucun ne veut démordre. Il faut bien pourtant lâcher prise, afin de recouvrer l’élan et le souffle. Mais sans cesse l’adverse se relève. Il faut remettre ça, maquiller ses blessures. Et fendre à nouveau la mêlée de la chair et des mots.
Parler : s’empoigner. Parler : esquiver. Question de flair et de ruse. De culture. Avec tout l’art du monde, connaître c’est toujours l’affût. Comprendre c’est toujours le rapt. Entre les deux parfois, comme la tentation d’un ravissement – lassitude, peut-être, ou laisser-aller amoureux ? Mais non, s’attendrir, ce serait se livrer. Tendre le cou. Se dominer c’est posséder. L’abandon et la soumission font les victimes.
C’est sans espoir. Les dieux ont caché ce qui fait vivre les hommes. Ils sont partis. Ils ont jeté les clefs. Ces deux-là les essaient toutes. Leurs clefs sont des couteaux qui se taillent à tout-va des serrures.
L’étal de la lutte a volé en éclats. Merteuil, Valmont, la Tourvel, la petite Volanges… Miroirs brisés. Eblouis, nous cherchons sans arrêt le bon angle. Les sarcasmes déferlent et ça fourmille sur les pages… Les corps sont désarticulés. Toutes ces voix brouillent les genres. Une épaule… Une poitrine… Un pur mystère sur scène. Un mystère enfoui au plus intime de nos fibres, un mystère que faute de mieux nous appelons « sexe ». Pur ? Et pourtant c’est peut-être encore un leurre, un effet de ventriloque : dévoilement et dissimulation. Jamais ils ne sont nus, ces deux-là. Revenants et dépouilles, toujours, grouillent à l’intérieur.
Et nous ? Trouble sur les bancs. Remous. Nous savons tous en nos tripes l’inavouable : ce désir qui nous met au monde, tout aussi bien pourrait nous engloutir. Spectateurs entre deux portes, nous sommes du côté des domestiques. De ce vulgaire qui fait l’amour. Nous quêtons la caresse et craignons la morsure.
Apparitions sur les murs. Souvenirs flottants d’une innocence de l’étreinte. Le regard voudrait bien s’y réfugier. Mais ce sont des images à blanc. Est-il encore, en ce monde, question de consentement, quand sur le plateau se contorsionne une chimère ? Car c’est bien là que ça palpite, là qu’un monstre d’éloquence a forcé sa créature. Là, à cru, sous nos yeux.
Pas de répit. Ces deux-là se nourrissent de l’incendie même qui les ronge. Il leur faut relever le défi des pulsions. Prendre de vitesse la pourriture. La matière raflera bien assez tôt sa mise. Lutter, danser, s’étreindre. Qu’ainsi s’accordent la sirène et son noyé. Lutter, danser, s’étreindre. Qu’ils s’accordent à ne faire plus qu’un.
Quand le silence à la fin prend le dessus. Puisque l’un a dévoré l’autre…
Il reste alors, peut-être, à se vampiriser soi-même.

Distribution