La confession d’Abraham

De Mohamed Kacimi.
Création au GLOB THEATRE du 12 février au 23 février 2008.
En tournée 2009/2010.

Et si comme le lui avait prédit la Bible, Abraham disposait de l’éternité pour compter et veiller sur sa progéniture jusqu’au jour où elle deviendra plus nombreuse que les étoiles du ciel ? Je le vois aujourd’hui debout à Hébron, dans le caveau des Patriarches que se partagent une synagogue, une chapelle et une mosquée. Il lit les lettres que lui envoient ses enfants des quatre coins du globe, prêtant oreille à tout ce qui vit à travers le monde, l’humanité qu’il a engendrée, en même temps qu’il revient sur sa vie. Il nous raconte, à nous ses enfants, comment il a découvert Dieu, comment il a inventé l’exil en quittant Ur, combien il a rêvé de terres promises et connu de désillusions, ses descentes en Egypte et ses errances dans le désert, son attente angoissée d’un enfant et ses recherches d’amour, ses efforts pour sauver Sodome et Gomorrhe de l’anéantissement, la naissance d’Ismaël et celle d’Isaac. Il revient sur l’épisode du sacrifice et nous confie comment il a failli tuer son fils pour ne pas décevoir Dieu.
A ses côtés, il y a Sarah, son amour et sa compagne de quêtes. Femme auteur du premier éclat de rire dans la Bible, et qui, depuis trois mille ans, n’arrête pas de nous répéter : « Mes enfants, si les religieux vous ennuient un jour, n’hésitez pas à chatouiller le Livre, il se roulera avec vous par terre. Abraham, votre père, en est témoin »
MK.

Critiques

Dès le début de la pièce, la modernité relaie la tradition, et les souvenirs se ravivent. Assis sur une pierre de désert, Abraham chausse des lunettes et allume sa lampe frontale. Lui, le guide, le prophète, a troqué la foi contre la technique pour nous montrer le chemin. Il a fait le choix de l’homme.
Derrière lui, deux grands carrés de matériau minéral se chevauchent. L’un de bois, l’autre de terre. Ils figureront les étendues que parcourent les deux époux. Lui, grand brun longiligne, barbu, au phrasé parlé, parfois un peu avalé, a une présence incontestable et rayonnante. Elle, jeune femme sensuelle, décidée et joueuse, danseuse plus que comédienne, dort. Au début seulement.
Très vite, tout s’éclaire, à la lumière du monologue d’Abraham. Le texte de Mohamed Kacimi, à la fois simple et complexe, fluide, sinueux, linéaire et circulaire, exhume la poésie des textes fondateurs, d’où s’exhale un parfum pittoresque et désuet. En fond de scène, sous forme de lettres-télex, des humains de toutes confessions parlent de leurs souffrances. De Gaza, de Birkenau ou de Voelvorde, du petit Selim à Primo Levi, l’humanité en somme interroge son père sur ce qu’il a fait d’elle. La critique est douce, faite avec humour. Elle est indirecte puisque Abraham souffre aussi. Loin d’entériner les décisions de Dieu, bien obligé, il se débat avec elles, négocie, parlemente et raconte. Raconte son périple, comme le ferait n’importe qui – jusqu’à énoncer la recette des sauterelles grillées –, maintenant qu’il est passé du côté des humains.
La critique de la religion est un exercice périlleux. Il est facile de se moquer des textes, d’en appeler à la raison pour railler les aberrations bibliques et pointer l’écart entre théorie et pratique. Pourtant, le texte de Kacimi et, dans ses traces, la juste mise en scène de Jean-Luc Ollivier en pratiquent l’art avec finesse. De clins d’œil historiques en réminiscences mythologiques, on refait le monde depuis Dieu. La danse rappelle sur scène le corps de la femme, Sarah, que la religion a voulu évincer. La scénographie et la musique entremêlent les genres et les âges. Et Abraham de père sévère se métamorphose en chef des Lumières.
Qu’exalte le spectacle ? Non pas la haine de la religion. Mais l’humanité, quand elle se niche dans l’humour, l’amour, dans la résistance, la liberté et la beauté. Jean-Luc Ollivier réclame « le droit pour tous d’interroger le mythe ». Il réussit surtout le plus efficace des plaidoyers, celui qui dans la lignée de Camus, oppose à une morbidité monothéiste le rire et la beauté de l’homme et de la vie.

Éric Demey
Les Trois Coups
www.lestroiscoups.com

Distribution