Blouses

Création au GLOB-THEATRE du 27 novembre au 8 décembre 2001 16 et 17 mars aux rencontres Charles Dullin de Vitry/seine Du 14 au 19 octobre à Montpellier dans le cadre de « Oktobre des écritures contemporaines »

Coproduction Théâtre National de Bordeaux Aquitaine.

On imagine un théâtre où se donnerait une représentation.
On imagine un lieu comme une scénographie étrange et familière.
On imagine un homme au centre du dispositif. Un contremaître. Un patron. Un chef. Un père. Dieu. On l’imagine comme objet de fantasmes.
On imagine que la représentation est celle du travail qui se fait. On découvrirait que les comédiennes en sont les ouvrières.
On craint d’imaginer ce travail comme étant aliénant. Frénétique. Absurde. Violent.
On l’imagine épuisant.
On imagine qu’il n’est pas nécessaire pour le public d’imaginer la fabrication puisqu’elle se fait réellement.
On imagine un ballet de cartons vides.
On imagine des pauses impromptues.
On imagine dans ces pauses l’irruption du personnage intime. Celui qui nous parle. Celui qui chante et qui se souvient.
Celui qui imagine.
On imagine que cela pourrait être touchant. Troublant. Insolite. Dérisoire. Vivant.
On imagine les pulsions meurtrières des ouvrières.
On rêve qu’elles puissent passer à l’acte. C’est peut-être un cauchemar.
On imagine le contremaître brutalement assassiné. Plusieurs fois.
On l’imagine renaître chaque fois puisque tout ceci n’est qu’un fantasme.
On imagine l’agaçant sourire de la résurrection.
On imagine des ouvrières en blouses.
On imagine quelque chose de la beauté.
On imagine que peut se poser la question de l’identité.
De la théâtralité.
On imagine un empilement de frigidaires.
On les imagine chargés d’objets. On imagine un rouleau de pelouse artificielle, un arbre, des fonds de ciel, des poupons, des ventres…
On imagine des fragments de films super 8 (souvenirs d’enfance ?) projetés sur les frigos.
On imagine des caméras de surveillance et des visages pathétiques multipliés par 4 dans les téléviseurs.
On imagine qu’il est possible de se noyer dans une casserole.
On imagine des compétitions absurdes.
On imagine que cela pourrait ne pas finir mal.

Jean-Luc Ollivier

 

Critiques

Ni vision réaliste de la vie en usine, ni discours militant, « Blouses » est la métaphore poétique et violente d’un univers d’oppression et de soumission. Dans un univers glacé, devant un fond d’écran-frigos (très belle scénographie de Jean-Luc Ollivier), des ouvrières sans nom se passent des cartons, immuablement, sous le regard d’un contremaître. « Blouses » n’est pas un spectacle bavard. Le texte d’Eugène Durif intervient comme ponctuation et comme une échappée à l’oppression. Le rêve et le fantasme sont le lieu de la résistance. Rêves formatés eux aussi par les écrans, mais peu à peu les fantasmes d’évasion individuelle se transforme en volonté de résistance collective… Aucun didactisme dans l’esquisse de cette solidarité. Jean-Luc Ollivier a choisi l’image (on pense aux »temps modernes » de Chaplin), la suggestion pour passer de la glaciation murée aux éclairs d’espoir. Dans  « Blouses », ni camaraderie ni nostalgie, l’usine est à fuir non à regretter et la métaphore de l’usine devient plus violente que sa réalité.
Valérie de Saint-Do. CASSANDRE. Février 2002

« BLOUSES » OPPRESSE ET DONNE LE BLUES…

« Blouses » traite de l’oppression et de la soumission. Son metteur en scène Jean-Luc Ollivier n’a pas voulu miser sur le réalisme. Ses quatre ouvrières répètent inlassablement les mêmes gestes dans une usine d’emballage. La fable est évidente, il s’agit de traduire l’horreur économique dans ce qu’elle a de plus abominable. Après la transformation de l’homme en machine, le voilà condamné à devenir une marchandise. Deux images fortes, insoutenables, le disent : un ouvrier se coiffe d’une boîte et sa tête disparaît. Une autre s’enferme complètement dans un carton vide… L’atmosphère serait asphyxiante s’il n’y avait pas les projections de visages d’enfants lumineux sur l’écran de frigos. Ou les musiciens qui les font danser. Des souvenirs, des fragments de liberté. « Blouses » est la révélation d’oktobre, c’est la première fois qu’on voyait à Montpellier cette compagnie bordelaise. Epatante.
Marie-Christine Harant. MIDI LIBRE. 18 octobre 2002

LE GROS BLUES DES BLOUSES
En consacrant sa dernière création au monde ouvrier, Jean-Luc Ollivier s’est tenu à distance de l’analyse théorique ou du documentaire sur l’horreur économique. On peut même dire qu’il a fait le pari inverse, évacuant toute logorrhée, dispensant un texte au compte-goutte et réalisant in fine un spectacle aussi poétique qu’engagé. Certes « Blouses » dénonce clairement les conséquences de l’industrialisation qui transforme les individus en machines, mais c’est en imposant un climat mutique, en obligeant à une contemplation hypnotique de ces femmes en blouses et foulards qui, de cour à jardin et de jardin à cour, n’en finissent pas de faire passer leurs cartons… Dans cette alternance de réalité et d’images mentales projetées sur trente-six frigos formant écran (et dont les portes s’ouvrent comme autant d’incursions dans les esprits), « Blouses » en dit sans doute davantage sur la douleur humaine, ses espérances et son pouvoir de résistance, qu’une somme d’arguments. L’absurdité de la tâche, l’empathie suscitée, le fait d’assumer ce que cette fiction a de sentimental ; et la distance opérée par le dispositif ; lui donne sa densité et son émotion finale. Ce n’est pas rien.
Sophie Avon. SUD-OUEST.28 novembre 2001

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